Entendu à…

Entendu à la friperie branchée de Mitte, Made in Berlin. Trois Francais regardent les chemises à fleurs en se racontant leur dernière soirée :

- Le premier : Et alors là tu vois, la meuf, elle me draguait à mort !

- Le deuxième : Ah ouais ?

- Le premier : Ouais, mais trop ! Et à un moment, je parle à un pote, et puis je me retourne et elle était en train d’emballer un autre mec… Moi j’étais là, genre ouais, d’accord, et la meuf elle me regarde et elle me dit “Ta gueule” !

- Le deuxième : Naaaaan….

- Le premier : Si, elle me dit “Ta gueule” quoi, comme ca !


Par Soizic Cadio

Zweitausendeins, culture mega billig

(photo non contractuelle)

Si vous rêvez de trouver le catalogue de la collection Friedrich Christian Flick au Hamburger Bahnhof (568 pages de Jeff Koons, Bruce Nauman, Nam June Paik, Thomas Ruff, Cindy Sherman) pour 5,99€, vous serez content d’apprendre l’existence de Zweitausendeins.
La suite..


Par Soizic Cadio

Secret Party in Berlin

On ne vous apprendra rien en vous disant que Berlin est avant tout réputée pour ses fêtes et ses clubs et que le “technotourisme” est l’un des modes touristiques les plus répandus ici. Mais les Berlinois, parfois un peu snobs, désertent les clubs dès qu’ils se voient pris d’assaut par les touristes. Ce qui passe pour “Underground” aux yeux des touristes devient mainstream à leurs yeux, du “Bullshit advertisement”. C’est l’idée de base derrière le concept de Secret Party, ou comment faire une soirée mortelle dans un lieu secret en faisant le moins de promotion possible. Rien que pour le concept, nous avons participé à la Secret Party de vendredi dernier, organisée par The Zoo Project et Vinyl Club.  

Il nous aura fallu passer par tout un processus pour en arriver là: trouver le groupe Facebook et le rejoindre, attendre de recevoir une carte Google Earth une semaine avant l’événement, copier des coordonnées géographiques dans Google Map pour trouver une adresse approximative, le vendredi soir venu, enfiler sa combinaison à paillettes spécial parties, et arpenter les rues sombres et désertes de Jannowitz Brücke… Après quelques hésitations, nous sommes finalement arrivés devant un immense bunker carré situé derrière les rails du S-Bahn. L’endroit a vraiment de la gueule. Là, nous croisons un groupe d’Allemands qui s’approchent de nous, l’air conspirateur: “Vous venez pour la Secret Party? Vous avez le mot de passe?” Quoi, un mot de passe? Euh non, on nous a dit de venir avec une carte, pas d’amener un mot de passe… Finalement, l’un des deux sort son iPhone pour nous donner le mot de passe de la soirée. Nous notons frénétiquement:

“Costa hat gesagt:
1) Ich bin nicht so eine
2) Magersucht
3) Berlin zoo vinyl” 

Ca y est, on se sent important, on vient d’accéder au coeur du coeur de l’underground et du secret défense, dans deux minutes on nous dit que le King est vivant et qu’aucun homme n’a marché sur la lune et on meurt là, l’esprit tranquille.

 

On s’approche de l’entrée et c’est déjà la queue. Deux videurs font rentrer les gens au compte goutte. On a un peu peur que la fête dépende de l’humeur versatile des physios, comme dans certains (rares) endroits à Berlin où, pour la même raison, nous ne mettons jamais les pieds. En parlant de pieds, on jette un oeil penaud à nos baskets en espérant que les videurs ne remarquent rien. C’est bon, on est rentré. On arrive maintenant à la caisse où l’on sort fièrement nos mots de passe et 5€ de nos porte-monnaies. On passe un rideau et on accède enfin au coeur de la Secret Party. On s’attendait à un bordel à peine organisé mais la fête s’avère super pro: grand bar, vestiaire, installations lumineuses, vidéos, toilettes clean, clientèle chic et sobrement branchée, excellents DJs, un live de Marc Houle, et un dancefloor spacieux, et même un tuyau d’air chaud trop cool pour avoir l’impression de jouer dans une pub pour shampooing…  

On était juste un peu déçus d’apprendre qu’on pouvait tout aussi bien rentrer sans carte et sans mot de passe. On payait juste 3€ de plus…


Par Soizic Cadio & Yann Faure

Paul Auster à Berlin

Le magazine culturel anglophone Exberliner organise avec le cinéma Babylon Mitte un partenariat sur le thème Berlin-New York, destiné à dresser un pont entre ces deux villes, culturellement liées. Ce cycle était inauguré hier soir, dimanche 28 septembre, par la présence de l’écrivain Paul Auster au Babylon.

Paul Auster met tellement de lui-même dans ses romans que l’on finit par oublier qu’il existe réellement et qu’on pourrait éventuellement le voir en chair et en os, ailleurs qu’à Brooklyn. Le maître incontesté ès mise en abîme, venant à Berlin pour présenter son dernier film et son prochain roman? Impossible de rater ça. Léviathan est un chef d’oeuvre, la Trilogie New Yorkaise une référence (on pourrait ajouter l’adaptation BD de la Cité de verre par Karasik et Mazzucchelli), le Voyage d’Anna Blume un indispensable. Malheureusement, le film présenté hier soir est tiré d’une nouvelle qui n’égale pas ces chefs d’oeuvre. The Inner Life of Martin Frost est une adaptation du Livre des illusions qui, comme bon nombre de ses romans, met en scène un écrivain, Martin Frost. Après la publication de son dernier roman, celui-ci se retire dans la maison d’un couple d’amis (qui n’est autre que Paul Auster et sa femme Siri Hustvedt, si l’on en croit les photos de famille posées sur les meubles). Malheureusement, son projet de mener une vie aussi inerte que celle d’une pierre va se trouver contrecarré par deux événements: le surgissement d’une idée pour un nouveau roman et le surgissement d’une femme dans la maison, qui dit être la nièce du couple d’amis et qui est là pour travailler sur sa thèse de philosophie. Sans raconter plus de détails, il s’agit en gros d’une exploration de la puissance de l’écriture, de sa capacité à rendre réels les fruits de l’imagination, du choix qu’elle impose entre le réel et la fiction… Le roman n’étant pas le meilleur de Paul Auster, le film n’est pas non plus à la hauteur de ce qu’on aurait pu attendre du scénariste de Smoke.

Après la projection du film (en anglais sous-titré en portugais…) vient la partie discussion, orchestrée par une journaliste d’Exberliner. La discussion ne durera pas logtemps, mais suffisamment pour mesurer le charisme de l’auteur et la calme détermination qui émane de lui. Visiblement, le film n’a pas eu le succès escompté et Paul Auster en parle avec humour et auto-dérision. Il s’agissait d’un film à petit budget tourné au Portugal en un temps record avec une équipe ultra réduite. On a donc appris au cours de cette discussion que Paul Auster écrit ses romans à la main, puis qu’il les tape à la machine à écrire et qu’il confie le tout à un ami qui le tape à l’ordinateur. Que Paul Auster est naturellement démocrate et espère fermement la victoire de Barack Obama, mais qu’il faut se garder de crier victoire trop tôt car cette élection sera le moyen de mesurer le degré de racisme de son pays. Qu’Irène Jacob a une présence incroyable à l’écran, que David Thewlis venait de finir une de ses nouvelles, c’est pourquoi il tape si vite à la machine à écrire, et que jouer avec sa fille Sophie Auster est un bonheur. Une discussion brève mais intéressante, avant que Paul Auster ne file dans le hall pour signer ses livres.


Par Soizic Cadio

Berlin, je ne t’aime plus ?



“Jamie Lidell : Donne-moi une bonne raison de quitter Berlin pour Paris.
Gonzales : Ta petite amie vit ici… moi aussi. Ça t’en fait deux ! “*

Miss Kittin est rentrée à Paris, Gonzales s’y est installé, Ellen Allien y distribue sa toute nouvelle ligne de vêtement (chez Colette). À l’heure où Paris fascine et attire les amateurs d’électro branchée et fluo, les icônes de la nuit Berlinoise prennent le chemin de l’exil.
Miss Kittin ne s’en cache pas. Après des années au service de l’underground berlinois, la DJ star aspire à une vie plus tranquille en terre Parisienne : « À mon retour à Berlin, je me suis dit : « C’est fini. » J’avais tourné une page de ma vie. Mais j’ai eu un pincement au cœur en quittant la ville (…). Après avoir commencé dans les squats à Genève, à peindre les murs et travailler dans un bar, après avoir connu l’explosion à Berlin, tout ça… Aujourd’hui je me sens bien à Paris. J’ai une vie plus beauf **» déclare Miss Kittin aux journalistes de Trax.
Cette envie d’ailleurs et d’autre chose des pionniers de la scène musicale Berlinoise marque-t-elle la fin d’une époque ou s’il en est la petite mort de Berlin comme pôle musical européen ?  

Berlin, la ville laboratoire ne sait pas garder ses enfants stars. La capitale allemande est vite dépassée par trendy Paris Paris quand il s’agit de Star appeal…. Berlin est un laboratoire, une ville où les artistes vont et viennent pour mûrir leurs projets loin de la hype et du star-system.
Mocky, Peaches, Feist, Gonzales, Miss Kittin, Ellen Allien, ou Jamie Lidell y ont fait leurs classes avant de venir éclabousser l’Europe de leurs productions. Hier maîtres de l’underground Berlinois dans les clubs de Mitte et de Prenzlauer Berg, les artistes de la première vague sonore Berlinoise sont aujourd’hui icônes pop figées sur le papier glacé de la presse musicale grand public. Des noms devenus trop grands, trop brillants pour Berlin l’underground, Berlin la pauvre, Berlin la verte…

À l’heure des départs, la question de l’influence culturelle et musicale Berlinoise sur le reste de l’Europe est posée. L’aube des années 2000 avait vu l’explosion d’une scène Berlinoise nourrie par l’effervescence du gigantesque chantier culturel et festif des années 90. Après Manchester dans les années 80, c’était au tour de Berlin d’attirer les artistes des quatre coins du monde.
Une époque révolue ? « Oui ! » répondront les nostalgiques, « non ! » si l’on en juge par l’arrivée massive de jeunes étrangers et d’artistes venus chercher dans la capitale leur petit bout de rêve Berlinois.

À l’image du producteur prodige Shonky qui vient de poser ses valises à Berlin, nombreux sont les artistes émergents qui délaissent le stress des grandes capitales pour goûter à la nonchalance Berlinoise. Ce sont également de nouveaux lieux qui succèdent aux squats historiques condamnés à fermer leurs portes (Tacheles, Unkul) au nom du développement économique de la ville. Oubliez donc le très chic et pseudo alternatif Mitte, les boboïsés Prenzlauerberg et Kreuzberg 61, les décors de ce deuxième acte se nomment Kreuzberg 36, Friedrichshain (déjà en phase de «lattemachiatisation» si l’on en croit l’excellent article de Stéphanie Pichon paru sur le site du petit journal de Berlin) et Neukölln, qui pour le magazine Zitty: « rockt » comme jamais.
L’effervescence et le brassage culturels sont tels, que la presse Berlinoise s’internationalise en même temps que la population, on connaissait Exberliner, magazine anglophone sur Berlin, voici Bang Bang Berlin !, un fanzine qui du haut de son deuxième numéro se veut la voix anglo-germanophone de la culture underground Berlinoise.

« Berlin, Acte II », c’est maintenant !

* Entretien parut dans le magazine Tsugi n°07 avril 2008
** Interview dans TRAX février 2008 n°110


Par Yann Faure

Rétrospective Mai 68 au cinéma Babylon

À Berlin, on célèbre aussi les 40 ans de mai 68… à Paris. Du 9 au 16 mai prochain, le cinéma Babylon de Mitte et la Fondation Rosa-Luxembourg organisent une grande rétrospective de films de, sur ou autour de 68. Jean-Luc Godard bien sûr, avec Tout va bien ou La Chinoise (ah, Jean-Pierre Léaud…), Chris Marker avec À bientôt, j’espère, Mourir à trente ans de Romain Goupil ou encore Grands soirs et petits matins de William Klein. Parmi les seize films présentés, on pourra également voir L’an 01, de Jacques Doillon, un film ovni qui imagine la France d’après mai 68 si la révolution était allée jusqu’au bout (mardi 12 mai à 18h15). Comme dans l’an 01, faîtes donc un pas de côté vendredi 9 mai pour aller écouter Daniel Cohn-Bendit débattre sur le thème “L’Europe de 1968 à aujourd’hui”, après la projection de Mai 68 au Quartier Latin de William Klein.
Le programme complet, c’est ici:
http://www.babylonberlin.de/ParisMai68.htm
Le cinéma Babylon, c’est là: Rosa-Luxemburg-Str. 30

Par Soizic Cadio

Rencontre avec Patrick Suel, fondateur de la librairie Zadig à Berlin


En septembre 2003, Patrick Suel a crée Zadig, la librairie française de Berlin. Les Lapins techno sont allés le rencontrer il y a quelques semaines pour savoir comment c’est d’être libraire à Berlin, libraire francophone, libraire indépendant, libraire tout court.  

Pourquoi avoir choisi le nom de Zadig ?
Parce que Zadig comme Zorro, comme Voltaire et comme Zidane… Plus sérieusement, on voulait un nom qui incarne le classicisme et l’humanisme, et qui sonne Arabe. Simplement. Crûment. On voulait un nom qui sonne « Multikulti » comme on dit ici, multiculturel, pour ressembler à la France d’aujourd’hui. Quand on va à Paris, c’est beaucoup plus coloré, métissé qu’à Berlin par exemple. On a naturellement pensé à Voltaire parce que c’est un personnage récurrent qui a une certaine cote ici. Il y avait donc dans ce nom une accroche évidente, qui s’est imposée à nous.

Etiez-vous déjà libraire avant de créer Zadig ou avez-vous suivi une formation de libraire ?
Ni l’un ni l’autre. J’avais beaucoup d’amis dans la filière du livre et j’étais surtout public de librairies, j’ai beaucoup acheté de livres. Avant, j’avais fait de la philo. Et une formation n’est pas obligatoire pour monter une entreprise. Par définition, il faut avoir une idée. Notre idée était de créer une librairie francophone et, au bout de quatre ans d’existence, on peut dire qu’on y est parvenu. On a respecté ce titre programmatique en faisant le choix de la diversité et des francophonies au pluriel : les francophones d’Europe, les francophones Nord-africains, Africains, Québécois… Ce qui m’intéressait et me passionne encore, ce sont les îlots francophones des pays de l’Est, en Roumanie, en Pologne… L’équation était là : Berlin est une ville qui réunit l’Est et l’Ouest et Berlin représente un Orient pour les Français. Cet aspect oriental s’incarne dans le logo de Zadig. Et la boucle est bouclée.

Et pourquoi avoir choisi Berlin?
Je n’ai pas choisi Berlin, c’est Berlin qui m’a choisi. Berlin est un coup de cœur. Je n’ai pas ciblé une ville en fonction de mes projets. Comme pour beaucoup de Français ici, c’est Berlin la base de mon inspiration et de ma motivation. On n’était pas sûr que ça prendrait au début mais au bout de quatre ans, avec les contraintes, les difficultés qu’on a eues et le peu de gain - parce qu’un libraire ne gagne jamais de sous - on est à même de dire qu’on a fait quelque chose. Pour ça, on doit rendre hommage à Berlin, qui incarne le modèle culturel parfait pour une librairie. Berlin a été une bonne base pour renouveler les genres, parce qu’ici on était inattendus. On n’est pas seulement un comptoir du livre français basique, on a aussi un côté artistique, künstlerisch, un peu avant-garde, qu’on a cultivé au début mais qui prend très bien ici.

Vous parliez de contraintes et de difficultés. Est-ce que, en tant que libraire français à l’étranger et compte tenu de la spécificité de votre clientèle, vous ressentez la crise du marché de livre ?
Les libraires ne sont pas touchés par la crise du marché du livre, ou du moins ce ne sont pas eux qui en souffrent le plus. Il est vrai qu’il y a des librairies qui ferment à cause des phénomènes de concentration, et que les libraires ne gagnent peut-être pas autant qu’ils pourraient attendre, mais la crise vient de la surproduction. Je pense que les gens lisent mieux mais qu’on les inonde beaucoup trop. La crise du livre vient des 600 ou 700 nouveaux livres publiés chaque année pour la rentrée littéraire. Moi je me place sur le front des libraires indépendants. C’est un concept très français. Il s’agit de défendre la qualité et de savoir éponger la surproduction de certains éditeurs.

Justement, comment et sur quels critères opérez-vous cette sélection pour « éponger la surproduction » ?
Dans le métier de librairie, on parle de fonds, un peu comme un fond de sauce j’allais dire… Puis on fait monter en « gamme », à partir de ses intuitions de départ. On a aussi suivi certains clients à la trace sur leurs goûts, comme le ferait une librairie de quartier. Dès le départ, on a adopté cette démarche pragmatique et méthodique du commerce de proximité. Sauf que notre zone, c’est Berlin. Et je pense qu’on a collé assez facilement au goût d’ici.
Quand je parle de difficultés, c’est surtout la logistique : les facilités de paiement des éditeurs, le besoin de fluidifier le commerce du livre, de raccourcir les délais de livraison… Dès le début, on a voulu envoyer des signes aux clients, en établissant une grille de prix, en garantissant des délais, et on continue à se battre pour ça : des livres qui mettent quinze jours pour arriver de Paris, c’est inadmissible. C’est mon plus gros boulot de lobbyiste en France et dans l’Association Internationale des Libraires Francophones (AILF). Donc tout n’est pas satisfaisant, c’est clair, mais je pense qu’on est quand même parvenu à apporter un souffle d’air frais, à dépoussiérer le métier.

Vous aviez pensé à la librairie française des Galeries Lafayette avant de créer Zadig ?
Disons que j’ai compté sereinement avec. J’avais même compté avec la Romanische Buchhandlung près de la Savignyplatz, qui était un commerce de qualité mais qui était déjà en difficulté à l’époque. Je ne suis pas un fin stratège, j’ai fait ça avec le cœur, les tripes et l’opinion aussi. Je voulais tenter ma chance et j’ai compté avec ces deux concurrents là. Mais en même temps la conjoncture est bonne, on a fait notre place.

Entretenez-vous des liens particuliers avec les « institutions » Françaises de Berlin : Ambassade, Institut Français, Gazette de Berlin…
Oui, absolument. Je connais très bien le fondateur de la Gazette de Berlin, journal qu’on a vu naître. Dans le réseau institutionnel, on a de très bons rapports avec le Bureau du livre de l’Ambassade, avec l’Institut Français et la fondation Genshagen, une fondation franco-allemande datant de la chute du mur et qui a des programmes littéraires. Je n’ai pas de préjugés, je suis ouvert au développement de partenariats avec tous ceux qui travaillent sur la promotion des auteurs, des éditeurs. On a aussi tissé des liens avec des autorités francophones mais non françaises, la Belgique par exemple.

Pensez-vous avoir un rôle de conseil plus fort encore qu’un libraire classique, du fait de la spécificité de votre clientèle, qui souhaite sans doute maintenir un lien affectif et intellectuel fort avec son pays et être au courant de son actualité ?
Non je ne crois pas. Les Français ici sont très bien renseignés. La clientèle française a changé : elle est plus jeune, a moins de pouvoir d’achat, mais elle fait la navette entre Paris et Berlin grâce aux compagnies low cost et elle est très instruite et renseignée sur ce qui se passe en France. Les meilleurs acheteurs lisent au moins Le Monde des Livres, ce qui est déjà beaucoup. C’est le niveau culturel de Berlin qui est intéressant, et notre clientèle allemande est elle aussi très informée. D’après un comptage rigoureux que nous avons fait deux étés de suite, notre clientèle se compose à 50-50 de Français (ou francophones), et d’Allemands.
Ce que je cherche à faire, c’est avant tout trier, inventorier, tenter de guider les clients hors des sentiers battus et des idées reçues. Bien sûr, je garde un ton bien à moi, j’ai mes basiques et mes fondamentaux, on aime ou on n’aime pas…

Par exemple ?
Il y a plusieurs thèmes que j’affectionne, comme le paysagisme, l’architecture ou la jeune fiction francophone, mais je n’ai pas de credo unique auquel on pourrait me réduire. J’ai interrogé ma clientèle et j’ai parfois levé le pied sur certaines choses. On a moins aujourd’hui cette image élitiste ou tournée vers les jeunes auteurs branchés du moment. Ça nous a permis de lancer notre fonds et d’incarner une certaine nouveauté, mais on a très vite agrégé des classiques universels comme Boulgakov ou Faulkner…. On ne peut pas créer la librairie idéale dès le début, à moins d’être un gros investisseur avec des idées préconçues mais ça n’était pas ma démarche. Pour définir notre ton, on pourrait parler de subculture. Le terme « Underground », est tellement réducteur et galvaudé, surtout à Berlin et dans un quartier artistique comme celui-ci. Le mot élitiste me plaît encore moins. On peut dire exigeant et avant-garde. Dans ce domaine, le fonds qui plaît particulièrement à la clientèle allemande est tout ce qui touche à Marcel Duchamp, le dadaïsme, Guy Debord, le situationnisme… Le rayon de la pensée critique et des maîtres à penser du XXe siècle, à partir de Sartre et Camus, est très important chez nous et intéresse beaucoup la clientèle allemande. Voici quelques pistes pour résumer notre ton et notre action.

De quelles manières assurez-vous l’animation de votre librairie en tant que lieu culturel ?
On établit une programmation par semestre et selon l’actualité. J’ai toujours quatre ou cinq lectures en tête. J’ai maintenant pas mal de contact avec des auteurs qui vivent et travaillent ici, et il y en a de plus en plus. Je suis de plus en plus sollicité par des gens qui veulent faire des choses à Berlin, parce qu’ils y vivent ou parce qu’ils sont de passage. Je savais que dès que notre librairie connaîtrait un certain développement, cet aspect suivrait naturellement. Maintenant il faut trier, sélectionner. Par exemple, pendant la biennale d’art contemporain, on organise une exposition, chose que l’on n’a pas faite depuis deux ans. Il s’agit d’une exposition de l’artiste Corinne Laroche qui dans sa pratique du dessin sort des cadres convenus – elle se fait éditeur de cartes postales pour cet événement ! Je ne cherche pas à être animateur ou agitateur culturel, je n’ai pas envie d’être autre chose qu’un libraire. Je ne veux pas m’éparpiller et faire de l’événementiel pour l’événementiel et je n’ai pas envie de sortir de mon terrain d’action, qui est le livre, l’écrit. On m’a parfois sollicité pour mettre des choses sur les murs, j’ai souvent dit non. Mais cette fois, nous clôturerons l’exposition par une présentation de livres d’artistes, amis de l’artiste invitée ou bien auteurs de fascicules et ouvrages déjà présents dans la librairie. In fine, on retombe sur nos pattes.

Voudriez-vous nous faire partager votre dernier coup de cœur littéraire ?
Je m’intéresse de plus en plus aux auteurs du dadaïsme berlinois comme Raoul Hausmann et Richard Huelsenbeck, dont l’Almanach Dada a été réédité et publié aux Presses du Réel. Je m’intéresse beaucoup en ce moment aux années 20 à Berlin. Hélas, il y a très peu de traduction des auteurs de l’époque de la République de Weimar et je pense que nos chers éditeurs français feraient bien de revoir leurs domaines de traduction de la littérature allemande. C’est une époque passionnante sur laquelle il y a un manque, comme une impasse. On y vient peu à peu : Berlin Alexanderplatz de Döblin vient d’être retraduit chez Gallimard, Seul dans Berlin de Hans Fallada a crée un très fort engouement, aussi bien à Paris qu’à Berlin. Kurt Tucholsky par exemple, dont il n’y a plus aucun titre disponible à ce jour, n’est réédité qu’en cette fin d’année 2008 par l’excellent éditeur français Circé.

Cette époque me passionne car je pense que les années 20 avaient beaucoup de similitudes avec la nôtre. J’aime l’idée qu’une ville a des fondamentaux, une mémoire, une pérennité, et je crois que Berlin, tellement en vogue aujourd’hui, a toujours eu certaines de ces caractéristiques. La créativité de cette époque est méconnue parce que la tragédie nazie totalitaire, la double culpabilité allemande, le marasme qu’a vécu Berlin avec sa coupure en deux, ont occulté la vigueur de la scène artistique des années 20. Il y avait une vie la nuit, les cabarets, la danse, les théâtres… Le dadaïsme berlinois est très peu connu alors qu’il était extraordinairement avant-gardiste, de même qu’aujourd’hui beaucoup de choses tombent dans l’oubli, mais l’avant-garde c’est ça aussi. A mon humble avis, ce foisonnement et cette créativité étaient déjà là à l’époque.
J’aurai toujours un œil attentif sur la promotion des auteurs locaux, pour faire mon boulot d’acteur culturel français berlinois. C’est important de savoir pourquoi on est là. Berlin est une ville passionnante, il souffle ici un petit vent de folie et il y a un culte de l’avant-garde pour l’avant-garde, et tout ça a des sources.

Zadig, Linienstrasse 141
Du 26 avril au 10 mai, exposition “Le mur postal” de Corinne Laroche dans la librairie Zadig.

Par Soizic Cadio


Les Lapins Techno, Currywursters since 2007. Un blog curieux et culturel sur Berlin, en Français... les bars, les clubs, les bons plans, les shops, Berlin.