In bed with Josh Bauman

Du 5 au au 26 février prochains, le Heroes accueille une exposition de Josh Bauman, dessinateur de comics, illustrateur et café-addict patenté. Nous l’avons interviewé pour en savoir un peu plus sur lui, ses influences, son processus créatif et ses projets en cours. Voilà le résultat, en anglais pour ne pas dénaturer ses propos, qui vous donnera très certainement l’envie d’en savoir un peu plus sur ce dessinateur brillant, inventeurs de scientifiques maléfiques, de vaches alcoolisées et de carburateur à la merde de chien, qui prend le métro de Berlin comme inspiration quotidienne…


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Par Soizic Cadio & Yann Faure

Turzi: L’interview normale

C’était il y a deux petits mois. Turzi posait ses valises pleines de disques à Berlin le temps du Oh là là Festival, deux jours de musique made in France déballée en plein cœur de Mitte et de Prenzlauer Berg. Nous avons rencontré Turzi, (pour le compte de Brain Magazine) fraîchement initié à la tradition du flohmarkt dominical, une guitare sous le bras gauche, un vase dans la main droite et la langue loin de sa poche, dans le café très geeky Sankt Oberholz (Sskizo y aurait ses habitudes), l’occasion pour nous d’en savoir plus sur lui, Berlin, et B, son deuxième album.
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Par Soizic Cadio

Leçon de style par NUCLEUS aCCumbens


C’est en réalisant l’interview des frères Dukes, créateurs du collectif Sameheads (voire l’article “Sameheads ou les fluofrangins”) le jour du Carnaval des cultures, que nous avons pu entrapercevoir l’étendue du réseau d’artistes qui gravitent dans leur petit univers de mode et de fête. Ce jour-là, nous avons rencontré Laurent, alias NUCLEUS aCCumbens, vêtu très sobrement d’un immense T-Shirt jaune et affublé de lunettes jaunes rayées à la Kanye West. Son métier, c’est de faire « des fringues, des fringues, des fringues », dans un mélange d’inspirations de la rue, du sportswear et du Japon, où il se rend chaque année depuis 2000 pour ramener des tissus. Il a accepté de nous rencontrer pour nous parler de son travail, de la mode, de Berlin et nous l’avons suivi au sein de son QG à Kreuzberg, le Sündstrom, version diurne du Schwuz, le club gay historique de Berlin. Il fait 30 degrés à l’ombre et Berlin vit au ralenti. La discussion démarre tout naturellement sur les Français de Berlin, que les Français de Berlin adorent détester.  

« Les Français qui viennent ici ne sont jamais satisfaits… Moi je me suis fâché avec des potes de Marseille à cause de ça : ils critiquent tout, ne sont jamais contents et ils essayent toujours de t’apprendre quelque chose (qui est faux la plupart du temps), alors que bon, je vis ici depuis 15 ans… C’est vrai qu’il y a vachement plus de Français qu’avant à Berlin ». Dès les premières phrases, on sent pointer un petit accent du sud qui apparaît et disparaît comme par enchantement. Laurent vient de Marseille, où il a fait ses premiers pas dans la mode. Il a étudié pendant trois ans dans une école de stylisme et les rencontres ont fait le reste. « J’ai été pendant six ans avec un mec qui était aussi couturier. Je l’aidais, on travaillait ensemble, le couple parfait quoi ! Après, j’ai eu quelques petits succès, j’ai fait des photos, des vidéos, quelques télés… Et puis j’ai rencontré des gens assez influents dans le make-up. Vous connaissez Topolino ? » Euh… « J’ai tenu un magasin pendant cinq ans à Marseille, ça a plus ou moins bien marché. J’ai aussi travaillé avec le Musée de la mode. Bref, j’ai commencé à faire des fringues à 16 ans et j’ai continué ici, faire des fringues, des fringues, des kilos de fringues…»

Et comment un designer Marseillais décide du jour au lendemain qu’il ne vivra pas ailleurs qu’à Berlin ? « Je suis venu en 93 pour la Love Parade et je suis tombé directement amoureux de la ville. Il y avait des lasers partout où il y avait des soirées, c’était hallucinant, je m’en souviendrais toujours… Dans le taxi, je me suis dit que je devais venir habiter ici, c’était pas possible autrement ! J’ai rencontré un de mes supers potes, que je vois toujours. Je suis tombé directement dans une clique quoi ! C’était la folie ici en 93. C’était underground, vraiment underground. Et puis la mode ici me plaisait, Marseille me gonflait, alors voilà, je suis resté. Enfin, ça a duré un an. J’ai commencé à apprendre l’Allemand et puis j’ai tout vendu, le magasin, la clientèle, les machines… Pour venir m’installer ici. J’avais du fric pour deux ans, et ça a été la fête, tous les jours… ». Depuis, Berlin a changé et la Love Parade n’est plus ce qu’elle était. D’ailleurs, elle n’est plus, tout simplement. Elle a été transférée à Dortmund, quelle drôle d’idée. Laurent nous apprend qu’il existe bien d’autres fêtes gay à Berlin, dont nous ne soupçonnions même pas l’existence, comme la Motzstrassen Fest, le Christopher Street Day ou la Gay Pride alternative de Kreuzberg. « Surtout des prétextes pour faire la fête, mettre un gros son et boire des bières ! ».

 

 

 

Et les fringues à Berlin dans tout ça ? Tout a commencé à Mitte, le quartier ultra-luxe de Berlin dont on a du mal à imaginer qu’il a pu être un jour un vaste chantier underground. « Il n’y avait pratiquement pas de magasins, on a construit tous ensemble le Mitte fashion ! J’avais des potes qui tenaient un magasin à Mitte, Soma, sur des thèmes Japonais. J’y suis allée avec une copine et ça lui a tellement plu qu’elle a monté son magasin (Shibuya) dans la Münzstrasse, en face de l’Adidas Store. Au début, je vendais des fringues dans ces deux magasins. A l’époque, c’était beaucoup plus underground, il y avait des squats partout, le Tacheles, qui était beaucoup plus grand qu’aujourd’hui, plein de magasins underground… C’était cool ! Mais cette époque est complètement passée. Mes potes qui ont passé leur vie là-bas veulent venir à Kreuzberg, à Neuköln, dans les quartiers qui poussent. Il n’y a plus que des riches à Mitte, c’est pas ce qu’on voulait ! En même temps, c’est bien, il fallait un quartier fashion à Berlin. Et puis la fringue, ça crée du boulot ! »

Et comment passe-t-on de Mitte aux Sameheads ? « Les Sameheads, c’est surtout des potes, ça s’est toujours passé un peu comme ça. C’est une copine qui m’a dit qu’un super magasin à Kreuzberg cherchait des créateurs. On y est allé et ça a tout de suite fusionné. La semaine d’après, je leur amenais des fringues, ils ont dit « génial » et voilà, c’était parti ! C’est un peu une grande famille. J’aime bien les Sameheads et j’aime bien faire partie d’eux. C’est dynamique. C’est comme avec mes potes de Soma et Shibuya. On est même allés jusqu’à Tokyo ensemble. C’est vraiment des copines ! Quand j’ai des problèmes ils sont là, quand ils ont des problèmes je suis là. On s’entraide quoi ! Berlin, c’est sharing, sharing, sharing… ».

 

 

« Cette photo, c’était pour Schweppes. En fait, je travaillais jusqu’à récemment pour une agence de Munich avec laquelle je participais à l’ISPO (International Trade Fairs for Sports Equipment and Fashion), l’une des plus grandes foires de sport au monde je crois. On a inventé un mélange de sport et de fashion, en s’inspirant de ce qui existait dans la rue. On avait un stand énorme avec tous les designers d’Allemagne et je m’occupais de la déco, j’habillais les mannequins… Schweppes était le sponsor officiel de notre stand et ils m’ont offert une photographie par ce photographe génial, Jens Boldt. Je suis assez fier de cette photo… ». En découvrant la passion de Laurent pour la mode, le styling, la mise en valeur des créations, on se demande pourquoi il n’a pas cherché à ouvrir son propre magasin de vêtements. « J’en aurai rêvé mais c’est le fric qui manque. On vivotte, c’est gonflant au bout d’un moment. Tu fais des photos, comme la photo pour Schweppes par exemple, et tu n’es jamais payé. Bien sûr, j’ai une super photo, elle est même parue dans le Süddeutsche Zeitung… Mais bon, ça ne te fais pas acheter des pâtes ! Donc il faut se démerder. Et puis j’ai fait des tas de conneries aussi. Parfois, j’ai arrêté de faire des fringues pour travailler dans des agences de styling par exemple. Ça m’a vite gonflé, c’est un tel stress ! Ils te poussent à bout, je déteste ça. J’ai aussi eu un contrat d’un an avec MTV Designorama. Dans ce genre de contrat, tu dois juste respecter les directives. On devait faire des fringues pour les présentateurs mais apparemment, ils n’ont pas trop apprécié mes fringues, je devais être un peu trop hardcore… »

Nous qui faisons partie de la récente vague d’immigration Française à Berlin, on s’intéresse toujours à la manière dont les Français qui vivent à Berlin depuis plus longtemps perçoivent les mutations qu’a subies cette ville depuis 15 ans. Il y a deux écoles : ceux pour qui c’était mieux avant, et les autres, qui s’accommodent du changement et participent au mouvement. « Tout a changé, tout, mais c’est vital que ça change, sinon c’est chiant ! Et si je n’aimais pas le changement, je n’aurais pas changé de pays. Moi ça me gonfle les gens qui disent que Berlin c’était mieux avant. C’était bien avant mais c’est génial aujourd’hui aussi. C’est sûr, c’était plus facile de vivre à Berlin il y a 15 ans. Avec le Deutschemark, j’étais super riche ! Mais en même temps, je vois des choses qui me plaisent de plus en plus. A l’époque, il y avait le KitKat. Aujourd’hui, nos temples, c’est le Bar 25 ou le Panorama Bar, comme tout le monde. C’est une autre époque ! »

Et la suite ? « Je continue à faire des fringues, mais beaucoup moins qu’avant. Je ne fais plus de collections, ce genre de trucs. Maintenant je veux faire des vidéos. Je l’ai fait pour la première fois à une soirée des Sameheads. Il y a aussi un projet que je veux faire depuis trois ans déjà, un photoshoot de Burkas en tissus Louis Vuitton. Tout simple. Toute une série de photos sur des thèmes récurrents pour choquer un peu les gens. On va aussi essayer de faire un truc avec des enfants derrière une vitrine, comme dans un musée, vu que les enfants, ça va commencer à être rare… Mais j’adore les enfants hein ! C’est aussi pour ça que j’aime le Japon, qui est un pays d’enfants ». Bref, Laurent a plein de projets dans son sac, liés ou non à la mode, mais dont la scène sera toujours Berlin, lui qui se sent « deux fois Berlinois ». « A Marseille, je meure, je fais une crise de nerfs chaque fois que j’y retourne ! Les gens sont irrespectueux et ils me regardent comme un étranger. Ça fait drôle d’être étranger dans ma propre ville. Et puis les soirées sont pourries, il n’y a pas de scène… Quand tu as connu Berlin, c’est pas possible de revenir ». L’avenir sera donc Berlinois pour Laurent, qui nous prédit que cet été sera l’été de tous les étés (rien que ça). La chaleur, la fête, les gens… « Là, vous allez en recevoir des leçons de style ! Le monde entier à Berlin, tu fais tes courses ! ». Il n’attend pas l’été lui, pour la leçon de style, et il continue à travailler même en sirotant une bière à l’ombre d’une Strandkorb, ponctuant le passage des promeneurs de commentaires assassins ou élogieux. Le monsieur en baskets-chaussettes à la banane posée sur le ventre a tout faux. Par contre, la jolie fille Noire a tout bon dans le style, jusqu’au moindre détail. « Sûrement une New-Yorkaise ». On retient la leçon. Vive le Stil in Berlin !


Par Soizic Cadio & Yann Faure

Rencontre avec Patrick Suel, fondateur de la librairie Zadig à Berlin


En septembre 2003, Patrick Suel a crée Zadig, la librairie française de Berlin. Les Lapins techno sont allés le rencontrer il y a quelques semaines pour savoir comment c’est d’être libraire à Berlin, libraire francophone, libraire indépendant, libraire tout court.  

Pourquoi avoir choisi le nom de Zadig ?
Parce que Zadig comme Zorro, comme Voltaire et comme Zidane… Plus sérieusement, on voulait un nom qui incarne le classicisme et l’humanisme, et qui sonne Arabe. Simplement. Crûment. On voulait un nom qui sonne « Multikulti » comme on dit ici, multiculturel, pour ressembler à la France d’aujourd’hui. Quand on va à Paris, c’est beaucoup plus coloré, métissé qu’à Berlin par exemple. On a naturellement pensé à Voltaire parce que c’est un personnage récurrent qui a une certaine cote ici. Il y avait donc dans ce nom une accroche évidente, qui s’est imposée à nous.

Etiez-vous déjà libraire avant de créer Zadig ou avez-vous suivi une formation de libraire ?
Ni l’un ni l’autre. J’avais beaucoup d’amis dans la filière du livre et j’étais surtout public de librairies, j’ai beaucoup acheté de livres. Avant, j’avais fait de la philo. Et une formation n’est pas obligatoire pour monter une entreprise. Par définition, il faut avoir une idée. Notre idée était de créer une librairie francophone et, au bout de quatre ans d’existence, on peut dire qu’on y est parvenu. On a respecté ce titre programmatique en faisant le choix de la diversité et des francophonies au pluriel : les francophones d’Europe, les francophones Nord-africains, Africains, Québécois… Ce qui m’intéressait et me passionne encore, ce sont les îlots francophones des pays de l’Est, en Roumanie, en Pologne… L’équation était là : Berlin est une ville qui réunit l’Est et l’Ouest et Berlin représente un Orient pour les Français. Cet aspect oriental s’incarne dans le logo de Zadig. Et la boucle est bouclée.

Et pourquoi avoir choisi Berlin?
Je n’ai pas choisi Berlin, c’est Berlin qui m’a choisi. Berlin est un coup de cœur. Je n’ai pas ciblé une ville en fonction de mes projets. Comme pour beaucoup de Français ici, c’est Berlin la base de mon inspiration et de ma motivation. On n’était pas sûr que ça prendrait au début mais au bout de quatre ans, avec les contraintes, les difficultés qu’on a eues et le peu de gain - parce qu’un libraire ne gagne jamais de sous - on est à même de dire qu’on a fait quelque chose. Pour ça, on doit rendre hommage à Berlin, qui incarne le modèle culturel parfait pour une librairie. Berlin a été une bonne base pour renouveler les genres, parce qu’ici on était inattendus. On n’est pas seulement un comptoir du livre français basique, on a aussi un côté artistique, künstlerisch, un peu avant-garde, qu’on a cultivé au début mais qui prend très bien ici.

Vous parliez de contraintes et de difficultés. Est-ce que, en tant que libraire français à l’étranger et compte tenu de la spécificité de votre clientèle, vous ressentez la crise du marché de livre ?
Les libraires ne sont pas touchés par la crise du marché du livre, ou du moins ce ne sont pas eux qui en souffrent le plus. Il est vrai qu’il y a des librairies qui ferment à cause des phénomènes de concentration, et que les libraires ne gagnent peut-être pas autant qu’ils pourraient attendre, mais la crise vient de la surproduction. Je pense que les gens lisent mieux mais qu’on les inonde beaucoup trop. La crise du livre vient des 600 ou 700 nouveaux livres publiés chaque année pour la rentrée littéraire. Moi je me place sur le front des libraires indépendants. C’est un concept très français. Il s’agit de défendre la qualité et de savoir éponger la surproduction de certains éditeurs.

Justement, comment et sur quels critères opérez-vous cette sélection pour « éponger la surproduction » ?
Dans le métier de librairie, on parle de fonds, un peu comme un fond de sauce j’allais dire… Puis on fait monter en « gamme », à partir de ses intuitions de départ. On a aussi suivi certains clients à la trace sur leurs goûts, comme le ferait une librairie de quartier. Dès le départ, on a adopté cette démarche pragmatique et méthodique du commerce de proximité. Sauf que notre zone, c’est Berlin. Et je pense qu’on a collé assez facilement au goût d’ici.
Quand je parle de difficultés, c’est surtout la logistique : les facilités de paiement des éditeurs, le besoin de fluidifier le commerce du livre, de raccourcir les délais de livraison… Dès le début, on a voulu envoyer des signes aux clients, en établissant une grille de prix, en garantissant des délais, et on continue à se battre pour ça : des livres qui mettent quinze jours pour arriver de Paris, c’est inadmissible. C’est mon plus gros boulot de lobbyiste en France et dans l’Association Internationale des Libraires Francophones (AILF). Donc tout n’est pas satisfaisant, c’est clair, mais je pense qu’on est quand même parvenu à apporter un souffle d’air frais, à dépoussiérer le métier.

Vous aviez pensé à la librairie française des Galeries Lafayette avant de créer Zadig ?
Disons que j’ai compté sereinement avec. J’avais même compté avec la Romanische Buchhandlung près de la Savignyplatz, qui était un commerce de qualité mais qui était déjà en difficulté à l’époque. Je ne suis pas un fin stratège, j’ai fait ça avec le cœur, les tripes et l’opinion aussi. Je voulais tenter ma chance et j’ai compté avec ces deux concurrents là. Mais en même temps la conjoncture est bonne, on a fait notre place.

Entretenez-vous des liens particuliers avec les « institutions » Françaises de Berlin : Ambassade, Institut Français, Gazette de Berlin…
Oui, absolument. Je connais très bien le fondateur de la Gazette de Berlin, journal qu’on a vu naître. Dans le réseau institutionnel, on a de très bons rapports avec le Bureau du livre de l’Ambassade, avec l’Institut Français et la fondation Genshagen, une fondation franco-allemande datant de la chute du mur et qui a des programmes littéraires. Je n’ai pas de préjugés, je suis ouvert au développement de partenariats avec tous ceux qui travaillent sur la promotion des auteurs, des éditeurs. On a aussi tissé des liens avec des autorités francophones mais non françaises, la Belgique par exemple.

Pensez-vous avoir un rôle de conseil plus fort encore qu’un libraire classique, du fait de la spécificité de votre clientèle, qui souhaite sans doute maintenir un lien affectif et intellectuel fort avec son pays et être au courant de son actualité ?
Non je ne crois pas. Les Français ici sont très bien renseignés. La clientèle française a changé : elle est plus jeune, a moins de pouvoir d’achat, mais elle fait la navette entre Paris et Berlin grâce aux compagnies low cost et elle est très instruite et renseignée sur ce qui se passe en France. Les meilleurs acheteurs lisent au moins Le Monde des Livres, ce qui est déjà beaucoup. C’est le niveau culturel de Berlin qui est intéressant, et notre clientèle allemande est elle aussi très informée. D’après un comptage rigoureux que nous avons fait deux étés de suite, notre clientèle se compose à 50-50 de Français (ou francophones), et d’Allemands.
Ce que je cherche à faire, c’est avant tout trier, inventorier, tenter de guider les clients hors des sentiers battus et des idées reçues. Bien sûr, je garde un ton bien à moi, j’ai mes basiques et mes fondamentaux, on aime ou on n’aime pas…

Par exemple ?
Il y a plusieurs thèmes que j’affectionne, comme le paysagisme, l’architecture ou la jeune fiction francophone, mais je n’ai pas de credo unique auquel on pourrait me réduire. J’ai interrogé ma clientèle et j’ai parfois levé le pied sur certaines choses. On a moins aujourd’hui cette image élitiste ou tournée vers les jeunes auteurs branchés du moment. Ça nous a permis de lancer notre fonds et d’incarner une certaine nouveauté, mais on a très vite agrégé des classiques universels comme Boulgakov ou Faulkner…. On ne peut pas créer la librairie idéale dès le début, à moins d’être un gros investisseur avec des idées préconçues mais ça n’était pas ma démarche. Pour définir notre ton, on pourrait parler de subculture. Le terme « Underground », est tellement réducteur et galvaudé, surtout à Berlin et dans un quartier artistique comme celui-ci. Le mot élitiste me plaît encore moins. On peut dire exigeant et avant-garde. Dans ce domaine, le fonds qui plaît particulièrement à la clientèle allemande est tout ce qui touche à Marcel Duchamp, le dadaïsme, Guy Debord, le situationnisme… Le rayon de la pensée critique et des maîtres à penser du XXe siècle, à partir de Sartre et Camus, est très important chez nous et intéresse beaucoup la clientèle allemande. Voici quelques pistes pour résumer notre ton et notre action.

De quelles manières assurez-vous l’animation de votre librairie en tant que lieu culturel ?
On établit une programmation par semestre et selon l’actualité. J’ai toujours quatre ou cinq lectures en tête. J’ai maintenant pas mal de contact avec des auteurs qui vivent et travaillent ici, et il y en a de plus en plus. Je suis de plus en plus sollicité par des gens qui veulent faire des choses à Berlin, parce qu’ils y vivent ou parce qu’ils sont de passage. Je savais que dès que notre librairie connaîtrait un certain développement, cet aspect suivrait naturellement. Maintenant il faut trier, sélectionner. Par exemple, pendant la biennale d’art contemporain, on organise une exposition, chose que l’on n’a pas faite depuis deux ans. Il s’agit d’une exposition de l’artiste Corinne Laroche qui dans sa pratique du dessin sort des cadres convenus – elle se fait éditeur de cartes postales pour cet événement ! Je ne cherche pas à être animateur ou agitateur culturel, je n’ai pas envie d’être autre chose qu’un libraire. Je ne veux pas m’éparpiller et faire de l’événementiel pour l’événementiel et je n’ai pas envie de sortir de mon terrain d’action, qui est le livre, l’écrit. On m’a parfois sollicité pour mettre des choses sur les murs, j’ai souvent dit non. Mais cette fois, nous clôturerons l’exposition par une présentation de livres d’artistes, amis de l’artiste invitée ou bien auteurs de fascicules et ouvrages déjà présents dans la librairie. In fine, on retombe sur nos pattes.

Voudriez-vous nous faire partager votre dernier coup de cœur littéraire ?
Je m’intéresse de plus en plus aux auteurs du dadaïsme berlinois comme Raoul Hausmann et Richard Huelsenbeck, dont l’Almanach Dada a été réédité et publié aux Presses du Réel. Je m’intéresse beaucoup en ce moment aux années 20 à Berlin. Hélas, il y a très peu de traduction des auteurs de l’époque de la République de Weimar et je pense que nos chers éditeurs français feraient bien de revoir leurs domaines de traduction de la littérature allemande. C’est une époque passionnante sur laquelle il y a un manque, comme une impasse. On y vient peu à peu : Berlin Alexanderplatz de Döblin vient d’être retraduit chez Gallimard, Seul dans Berlin de Hans Fallada a crée un très fort engouement, aussi bien à Paris qu’à Berlin. Kurt Tucholsky par exemple, dont il n’y a plus aucun titre disponible à ce jour, n’est réédité qu’en cette fin d’année 2008 par l’excellent éditeur français Circé.

Cette époque me passionne car je pense que les années 20 avaient beaucoup de similitudes avec la nôtre. J’aime l’idée qu’une ville a des fondamentaux, une mémoire, une pérennité, et je crois que Berlin, tellement en vogue aujourd’hui, a toujours eu certaines de ces caractéristiques. La créativité de cette époque est méconnue parce que la tragédie nazie totalitaire, la double culpabilité allemande, le marasme qu’a vécu Berlin avec sa coupure en deux, ont occulté la vigueur de la scène artistique des années 20. Il y avait une vie la nuit, les cabarets, la danse, les théâtres… Le dadaïsme berlinois est très peu connu alors qu’il était extraordinairement avant-gardiste, de même qu’aujourd’hui beaucoup de choses tombent dans l’oubli, mais l’avant-garde c’est ça aussi. A mon humble avis, ce foisonnement et cette créativité étaient déjà là à l’époque.
J’aurai toujours un œil attentif sur la promotion des auteurs locaux, pour faire mon boulot d’acteur culturel français berlinois. C’est important de savoir pourquoi on est là. Berlin est une ville passionnante, il souffle ici un petit vent de folie et il y a un culte de l’avant-garde pour l’avant-garde, et tout ça a des sources.

Zadig, Linienstrasse 141
Du 26 avril au 10 mai, exposition “Le mur postal” de Corinne Laroche dans la librairie Zadig.

Par Soizic Cadio


Les Lapins Techno, Currywursters since 2007. Un blog curieux et culturel sur Berlin, en Français... les bars, les clubs, les bons plans, les shops, Berlin.