Turzi: L’interview normale

C’était il y a deux petits mois. Turzi posait ses valises pleines de disques à Berlin le temps du Oh là là Festival, deux jours de musique made in France déballée en plein cœur de Mitte et de Prenzlauer Berg. Nous avons rencontré Turzi, (pour le compte de Brain Magazine) fraîchement initié à la tradition du flohmarkt dominical, une guitare sous le bras gauche, un vase dans la main droite et la langue loin de sa poche, dans le café très geeky Sankt Oberholz (Sskizo y aurait ses habitudes), l’occasion pour nous d’en savoir plus sur lui, Berlin, et B, son deuxième album.

Turzi : Bonjour Brain (voix caverneuse)… Apparemment c’est très ouvert comme magazine. Vous allez faire un roman photo sur les Chicros, et My Girlfriend is better than yours vont écrire leur propre chronique d’albums. Bon ben moi, j’ai l’interview normale. Tant mieux hein, déformalisons tout ça autour d’un verre. A notre dernière soirée à Berlin.

Tu étais déjà venu à Berlin ?
Turzi : Non jamais. Je connais Cologne, Hambourg, Hanovre, mais pas Berlin.

Justement en regardant tes influences, qui penchent pas mal du côté de l’Allemagne, on se disait c’est tout sauf Berlin.
Turzi : C’est vrai. Mais Manuel Göttsching, le fondateur de Ash Ra Tempel, par exemple, est de Berlin.

Brian Eno a aussi trainé un peu par là…
Turzi : Ah, Brian Eno… J’aime bien mais je ne le considère pas comme une influence. Ce qui me plaît chez lui, c’est qu’il a très bien digéré ses propres influences pour les mettre à son profit. Mais si tu écoutes bien la musique pré-Brian Eno, il y avait déjà des petits Brian Eno par-ci par-là, notamment en Allemagne. Mais bon, je serais ravi de le rencontrer et de bosser avec lui, remettons les choses à leur place !

Et tu as vu quoi de Berlin ?
Turzi : On est arrivé vendredi soir. Le lendemain en sortant de la Scala on s’est perdu. On a marché pendant deux heures dans des rues immenses où y avait rien. On s’est dit, on est à Berlin, on sait que c’est cool et on voit rien ! Et puis finalement on a trouvé un café sur la Kastanienallee et c’était le meilleur moment du week-end… Tout le monde nous dit que Prenzlauer Berg c’est bobo, c’est cher… Mais c’est la première chose qu’on a vue de Berlin après avoir marché nos deux heures de merde et franchement on était content d’être là ! Ce matin on a pris un brunch sur une péniche, en face du Club der Visionnäre, et après on a fait les Flohmarkt de Prenzlauer Berg, où j’ai acheté une guitare. Bon les puces c’est sympa mais c’est comme à Paris, les posters de Bob Marley en moins. On a plein de copains qui habitent Berlin. Sex in Dallas (Records Maker) habitent Berlin, on a un copain qui a acheté un appartement à Berlin, mon guitariste a découvert Berlin il y a un mois et y retourne dans deux semaines. On a beaucoup d’amis qui sont venus une fois à Berlin et qui l’ont vu comme un eldorado et 6 mois après ils y retournent et s’y installent. C’est un eldorado artistique et financier. Moi j’irais bien me mettre là dans un studio de 150 m2 avec tout mon matos et acheter des bières à 1€. Mais on est quand même attaché à notre petite vie parisienne…

Tu as un peu fait le tour des disquaires ?
Turzi : Ben j’ai une petite fille donc ma frénésie d’achat de disques est très ralentie… J’ai quand même acheté deux disques hein. Mais j’ai de plus en plus de mal à mettre 20€ dans un disque. Les classiques, je les ai. Par contre, dans les instruments de musique, oui. Si j’achète un disque, il se peut qu’il m’influence beaucoup et alors c’est un investissement. Mais l’instrument c’est plus direct. La pédale inconnue qui fait un effet qui n’existe pas… ça marche au coup de cœur. Tout mon parcours musical, dans l’achat de disques ou de matériel ne s’est fait que comme ça. C’est ça qui m’a fait acheter ma première guitare à 14 ans et m’a donné envie de monter un groupe avec mes potes, avec qui on joue toujours aujourd’hui.

Comment se sont passés tes sets DJs pour le Festival ? Tu as fait des choix différents ? Et comment as-tu ressenti le public par rapport à Paris ?
Turzi : En général j’y vais sans compromis. Les gens m’attendent un peu, ils connaissent ma couleur et c’est pour ça qu’on me book. Là, je n’avais pas envie de mettre de la musique pour réfléchir. Je suis un peu rentré dans l’évidence et j’étais content d’avoir emmené mes « classiques », les Cure et compagnie. En regardant mes disques et les gens, je me suis dit il vaut mieux jouer pour eux que pour la réput’. Mais j’adore les Cure hein. J’aime toujours passer des disques. Ma musique est assez égoïste en fait. En groupe ou tout seul, on fait toujours selon nos aspirations du moment mais maintenant on s’ouvre un peu plus. Si tu fais ton truc dans ton coin et que les gens ne comprennent pas, t’en as 10, 20 qui restent dévoués à la cause mais les autres perdent le fil. Et ce qui est gratifiant c’est d’avoir des réactions du public. J’avoue que maintenant je suis plus content quand ça marche et que je crée un truc positif avec le public. A Berlin j’ai trouvé le public vachement éduqué. Tu prends Eisbär de Grauzone, c’est un tube incontournable à Berlin ! Je me suis dit que je n’allais pas le mettre, que les gens devaient l’entendre 3 fois par soirée et puis finalement je l’ai passé parce que ça demeure un tube local, les gens sont toujours contents de l’entendre. C’était la même chose pour DAF (Deutsche Americanische Freundschaft), j’adore ce groupe mais à Paris, ça a un effet différent parce que c’est le groupe allemand, tu sais pas s’ils sont homos ou nazis, ça fait un peu froid dans le dos. Kraftwerk j’ai hésité aussi, je voulais pas trop le mettre. A la Scala j’ai commencé par Radioactivity, mais une version remixée de 92. Kraftwerk ne faisait plus d’album à cette époque mais ils ont décidé de tout réenregistrer en numérique, à la sauce moderne. Balancer Radioactivity à Berlin… Et ça a marché, je crois. Le public est très averti, très au fait des courants de la musique électronique. Apparemment, c’est la ville du minimalisme, de la techno minimale. Ils comprennent mieux la musique que je passe. Moi ma culture musicale qui était avant tout rock noise expérimental, free jazz, etc s’est transformée avec la musique électronique. Dans ma tête, tout ça c’est un gros foutoir et j’aime autant Led Zepplin que Kraftwerk et j’aime mélanger les deux parce qu’il y a cette même énergie, je sais pas, primale, rythmique, basique, qui crée de l’émotion. Dans mon approche de DJ j’aime décloisonner tout ça.

Tu travailles sur ton prochain album en ce moment, après la sortie de A en 2007. Tu t’orientes vers quoi pour B ?
Turzi : L’album est fini. Le postulat de A, c’était de faire du psychédélique Français, influence Kraut. A part Heldon, on n’a pas été nombreux à faire ça en France. Et puis j’en ai eu un poil marre de cette étiquette. La suite logique de A c’était B, mais reprendre les mêmes ficelles, ça ne nous intéressait pas. Sur B, il y a encore plus d’influences différentes. Power Travelling Band (une sorte de Black Sabath Japonais seventies), Deep Purple, Primal Scream, les Beastie Boys pour le côté foutoir, Beck pour le genre « tiens, je vais faire du hip hop avec de la country et ça va ressembler à Beck, qui ne ressemble à personne ». On est revenu à la culture dans laquelle on a grandi, l’indie noise. Nos influences sont plus anglaises.

Et vous avez aussi pas mal de guests sur cet album ?
Turzi : On a fait un morceau avec Brigitte Fontaine et son mari Areski, qui s’appelle Bamako. La rencontre était intéressante. On a eu aussi Bobby Gillespie des Primal Scream, avec qui on a enregistré un morceau qui s’appelle Baltimore. Grosse boîte à rythme, grosse gratte, genre les Stooges quoi, et cette notion d’ecstasy un peu. On voulait un album produit dans l’influence de Primal Scream, genre influence rock mauvais garçon. Ça danse mais ça ressemble quand même à du Motorhead. Un gros son qui n’est pas vintage.

Vous avez quand même gardé une approche analogique, comme sur le premier album ?
Turzi : Oui, c’est notre langage, on ne sait s’exprimer que comme ça. Mais on voulait quand même s’émanciper du vintage et du rétro. On ne voulait pas faire un Virgin Suicide bis qui ferait l’apologie d’un passé qu’on n’a pas connu. J’aime la musique des 70’s mais mes amis, les soirées où je vais, la drogue que je prends, c’est 2009. On ne va pas non plus s’habiller en fluo et faire du sous Daft Punk mais on voulait un album qui sonne actuel. A était un peu coincé dans le vintage.

Vous l’avez enregistré où ?
Turzi : En Corse, dans une belle maison, au mois d’avril. C’est magnifique, c’est sauvage, t’es tout seul, c’est très propice à la créativité. Et des drogues bien sûr. On n’est pas sorti de la baraque pendant 15 jours, un morceau par jour. L’idée c’était de bosser vite vite vite, de façon très impulsive. Après, je me suis servi de tout ça comme base de travail pour remettre un peu en question tous les morceaux en les redessinant, les redécoupant, les restructurant… ou non. Alors que dans A, c’étaient des morceaux qui existaient déjà, qu’on avait bossés, joués, jusqu’à ce que ce soit le moment de les enregistrer. Et A, on l’aurait fait 2 mois avant ou après, il n’aurait pas eu le même son. C’est ça qui est marrant, mais on ne peut pas se dire qu’on va réenregistrer A tous les 3 ans. On a aussi besoin de nouveauté.

Vous allez attendre 20 ans, comme Kraftwerk?
Turzi : On n’en est pas à la tournée de fin de carrière… Mais l’album est fini, on est en train de faire la pochette et il devrait sortir en septembre. On est aussi en train d’organiser la tournée, qui passera probablement par l’Allemagne et Berlin

Photo: Nicolas Brasseur

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