Bowie et Berlin

 

“I’m fascinated by Berlin because of the friction. I’ve written songs in all the Western capitals, and I’ve always got to stage where there isn’t any friction between a city and me. That became nostalgic, vaguely decadent, and I left for another city. At the moment I’m incapable of composing in Los Angeles, New York or in London or Paris. There’s something missing. Berlin has the strange ability to make you write only the important things - anything else you don’t mention, you remain silent, and write nothing… and in the end you produce Low.”  

 

Ces propos sont extraits d’une interview accordée par David Bowie au magazine Rock & Folk à la fin des années 70. Et s’il est un musicien emblématique de Berlin et de cette “friction”, c’est bien David Bowie, qui y a vécu pendant près de trois ans, de 1976 à 1979. Le temps de composer trois de ses meilleurs albums et un titre qui pourrait être l’hymne de cette ville: Heroes. Sa vision de Berlin ressemble étrangement à celle que décrivent les protagonistes de Berlin Song, documentaire sur la scène musicale de Kreuzberg sorti en septembre dernier. L’un des musiciens, le Suédois Einar Stenseng, raconte d’ailleurs que la première chose qu’il a faite en arrivant à Berlin a été de se rendre à Schöneberg, Hauptstrasse 155, pour voir l’appartement où a vécu Bowie pendant ces trois ans, en compagnie d’un certain Iggy Pop. Et regardez comme ils ont l’air vif, sain et heureux:


Mais reprenons depuis le début. Au milieu des années 70, David Bowie est au bord de la rupture, physique et nerveuse, et a désespérément besoin d’un changement salvateur. Pour tourner définitivement la page Glam Rock, il décide de délaisser son costume de Ziggy Stardust et choisit Berlin pour incarner cette métamorphose. Ici, Bowie peut vivre et composer en toute quiétude, laissant derrière lui l’hystérie collective provoquée par ses précédents succès. “A cette époque, Berlin m’apparaissait comme une sorte de sanctuaire. C’était l’une des rares villes où je pouvais me déplacer dans l’anonymat le plus total. Les Berlinois s’en foutait complètement. Et puis j’étais fauché, la vie ici n’était pas chère…” (Interview au magazine UNCUT en 1999). Et pour parfaire cet anonymat, il se laisse pousser la moustache…   

Cette “période berlinoise” fut un savant mélange de débauche et de créativité. Pour pallier la disparition de Ziggy, les médias y trouvèrent de quoi réalimenter le mythe. La consommation effrénée de drogues et d’alcool a conduit Bowie au bord de la schizophrénie, le poussant à cacher son urine de peur que des esprits maléfiques ne s’en emparent. Il aurait également tenu des propos douteux sur le Nazisme à l’époque et serait venu à Berlin en raison de son passé militaire. Si ces affirmations sont difficiles à croire, l’interview accordée à Playboy en 1976 ne laisse aucun doute sur le fait qu’il ait qualifié Hitler de rock star.

Si on laisse de côté le folklore médiatique qu’ont suscité ces trois ans à Berlin, il reste trois albums: Low, Heroes et Lodger. “C’est à Berlin que j’ai retrouvé la sensation de plaisir. C’est une ville huit fois plus grande que Paris, où il est si facile de se perdre et en même temps de se trouver.” (Interview au magazine UNCUT). Ces trois albums sont fortement marqués par la présence de Brian Eno, qui participe à leur production. Mais surtout, ils portent l’empreinte de Berlin, particulièrement Heroes, le plus berlinois de tous. Le morceau éponyme sera d’ailleurs le titre phare de la BO du film Wir Kinder vom Bahnhof Zoo, relatant l’histoire de Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée, et fan de Bowie.


I can remember / Standing by the Wall /And the guards / Shout about our heads / And we kissed / For ever and ever / Then we can be heroes / Just for one day

L’album Heroes comprend également le fameux titre Neuköln (avec un seul l), morceau instrumental magnifique décrit par le NME comme “A piece of mood: la Guerre Froide dans une bulle de sang”.

Si, comme les Lapins Techno, vous voulez partir en pélerinage sur les traces de David Bowie et découvrir des endroits où vous n’auriez probablement jamais mis les pieds, voici quelques suggestions:

* L’appartement où habitaient David Bowie et Iggy Pop à Schöneberg. Malgré l’émotion, on ne peut s’empêcher d’être légèrement déçus: pas de musée commémoratifs? Même pas une petite plaque en or pour signaler sa présence en ces lieux? Ben non. Mais quand même…
Hauptstrasse 155
U7 Kleistpark

* Le Hansa Tonstudio (à l’époque Hansa by Wall Studios). Le studio où Bowie a enregistré une partie de Low et Heroes était situé au bord du mur, dans le No Man’s Land non loin de Potsdamer Platz.
Köthenerstrasse 38
U2 Mendelssohn-Bartholdy-Park


* Paris Bar
Aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est dans ce très chic restaurant de Charlottenburg que David Bowie et Iggy Pop venaient se remplir la panse et le gosier dès qu’ils avaient un peu d’argent à dépenser. Il fut également le théâtre d’une interview légendaire au magazine Rolling Stones.
Kantstrasse 152
S Savigny Platz


* SO36
Le club punk mythique de Kreuzberg, célèbre pour sa programmation pour le moins éclectique (soirées gay orientales, bingo, punk lesbien ou café Fatal) a vu passer David Bowie sur ses planches plus d’une fois à l’époque où il habitait Berlin.
Oraninstrasse 190
U1 Kottbusser Tor

Le Fritz Musictour propose tous les samedis et dimanches des visites guidées de la scène musicale de Berlin pour 19 €, avec visite du Hansa Studio sur demande et de nombreuses anecdotes sur Bowie.
Pour un savoir encore plus, on peut aussi acheter le livre de Tobias Rüther, “Helden - David Bowie und Berlin” (19,90 €), tout juste sorti en librairie (en Allemand…).

2 Réponses to “Bowie et Berlin”

  1. Mute Says:

    Dans les musiciens emblématiques de Berlin, je citerais également volontiers Nina Hagen, Rammstein ou Neubauten. Il faut aussi signaler que la trilogie berlinoise a été enregistré en partie en France, à Hérouville.

    Sinon le fritzmusictour est très sympa, le guide Thilo est incollable sur Bowie, Iggy et la cohorte de stars passées par Hansa : Depeche Mode ou U2 par exemple mais également sur la scène berlinoise.


  2. Jérôme Says:

    Très bel article, mais juste une précision au sujet de ce passage :

    “Pour tourner définitivement la page Glam Rock, il décide de délaisser son costume de Ziggy Stardust et choisit Berlin pour incarner cette métamorphose.”

    Bowie avait délaissé Ziggy Stardust et le glam dès 1973 et le fameux concert d’adieu à l’Hammersmith Odeon de Londres. La suite de sa carrière, avec Diamond dogs (1974), Young Americans (1975) et Station to station (1976) l’a vu abandonner définitivement le glam au profit d’autres styles comme la soul et le funk, notamment.


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